Album « Dialogues »

Passeur de mémoire, Yann-Fanch Kemener est un vivant trait d’union entre le passé de la Bretagne et son présent. Ce nouvel enregistrement en est la confirmation. Le propos est, cette fois, particulièrement audacieux puisqu’il explore les interférences entre musique traditionnelle et musique savante, leurs apports mutuels, leurs dialogues. Une démarche originale, voire unique, dont le but ultime est la mise en valeur de l’héritage populaire, de sa richesse poétique et musicale, de son devenir. Yann-Fanch Kemener développe ici une idée qui lui est chère : la musique traditionnelle est une musique vivante, en évolution, et qui invite, dans un espace sonore défini, à la création.
Au cœur de cet enregistrement, les collectes : celle de La Villemarqué (Barzaz Breiz), de Bourgault-Ducoudray (Trente mélodies populaires de Basse-Bretagne), de Claudine Mazéas (dans les années 1950 et au début de 1960), enfin de Yann-Fanch Kemener lui-même (Carnets de route) qui n’hésite pas à croiser la mélodie (Silvestrig) notée par Bourgault-Ducoudray et le texte qu’il a personnellement recueilli.

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© Jean-Charles Druais

On retrouve le Barzaz Breiz avec trois des douze Chansons bretonnes (1931-1932) pour violoncelle et piano de Charles Koechlin (1867-1950) : La Prophétie de Gwenc’hlan, Yannik Skolan, Azénor-la-Pâle. La matière poétique et mélodique, proposée par de La Villemarqué, y est traitée avec le plus grand respect et même avec une certaine humilité. Mais l’instrumentation, la parure harmonique du piano et l’écriture fuguée de Yannik Skolan inscrivent ces chansons dans l’art savant et justifient les présentations miroirs, délibérément choisies, ou l’incrustation du parlando (Azénor-la-Pâle). Ar Jouis, l’histoire d’une jeune fille vendue à un juif, renvoie aux sources du Barzaz Breiz, aux cahiers de collectes de La Villemarqué, retrouvés par Donatien Laurent qui chanta l’air à Yann-Fanch Kemener. Il est introduit par une page, pour violoncelle et piano, d’un lyrisme rhapsodique envoûtant, Prayer, due au compositeur suisse, naturalisé américain, Ernest Bloch (1880-1959) qui retrouve là la puissance incantatoire des mélodies hébraïques anciennes. Étrange coïncidence, il existe entre le début de cette mélodie et les airs recueillis en Centre Bretagne auprès de vieux chanteurs comme Madame Bertrand, des similitudes qui ont favorisé ce rapprochement, dans la logique du propos développé.

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© Jean-Charles Druais

La présence dans cet ensemble d’une romance pour violoncelle et piano, Le Druide, due au compositeur breton, Adolphe Mahieux (1892-1931), formé à l’Institut des jeunes aveugles, à Paris, dans la tradition César Franck, est à marquer d’une pierre blanche : c’est, en effet, la première fois qu’une œuvre de ce compositeur, injustement oublié après avoir été, dans les années 1920, l’un des animateurs de la vie musicale brestoise, est enregistrée. Cette ample mélodie qui semble couler de source et laisse présager d’autres belles découvertes, apparaît comme une réponse à la première pièce du Barzaz Breiz, Les Séries ou Le Druide et l’enfant : un exemple de cet échange subtil qui s’instaure, à des degrés divers, entre art populaire et art savant.
Yann-Fanch Kemener et ses partenaires, Aldo Ripoche au violoncelle et Florence Pavie au piano, s’en tiennent, dans leur souci de préserver la part de liberté attachée à la musique populaire, à des arrangements, dans le strict respect de la métrique, de la versification et du mode. L’intérêt d’Aldo Ripoche pour la musique baroque, ses pratiques et modes de jeu, a favorisé la rencontre entre les deux musiciens, l’un populaire, l’autre savant, et établi entre eux une complicité que le glissement de la viole de gambe au violoncelle, l’instrument le plus proche de la voix, n’a aucunement altérée. L’élargissement au piano apporte incontestablement une autre couleur, tout en donnant à la formation une connotation plus classique. Il s’inscrit, toutefois, dans la postérité du Barzaz Breiz car, dès la seconde édition (1848), de La Villemarqué introduit une présentation pour voix et piano des chants. Les propositions de Bourgault-Ducoudray au congrès de l’Association Bretonne, en 1882, vont dans le même sens.

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© Jean-Charles Druais

Pour garder intacte la force de la mélodie populaire, portée par la valeur intrinsèque du mot, Yann-Fanch Kemener fait sonner la langue. Son travail sur les conteurs, sur Emile Masson, sur Armand Robin et les autres, l’a amené à mettre en scène le mot en jouant avec le lieu, l’espace scénique, la lumière, le son, pour créer un véritable spectacle. Les œuvres ici enregistrées font partie du spectacle donné au Théâtre de Cornouaille, à Quimper, les 30 et 31 mars 2006, mais l’ordre adopté donne à cet ensemble une dynamique propre, tout en préservant l’émotion.
Plus que jamais, la dialectique de la différence apparaît comme le garant du pouvoir fécondant de l’une, la musique populaire, par l’autre, la musique savante, et vice-versa. Au-delà des mots et des sons, c’est la musique qui gagne : elle vit.

Marie-Claire Mussat